Quand la passion des échecs devient envahissante

« On regarde un film, échecs. Il est aux toilettes, échecs. Avant d’aller se coucher, échecs. » Cette remarque humoristique publiée récemment sur TikTok par la créatrice de contenus française Camille, alias @camille_in_nyc, a déclenché une avalanche de réactions. Des dizaines de femmes y racontent une expérience similaire : leur compagnon semble incapable de décrocher de Chess.com, la plus grande plateforme d’échecs en ligne au monde. Le « doomchessing », ou la toxicomanie des échecs : quand la passion des échecs devient envahissante !

Quand la passion des échecs devient envahissante

Cinq ans après une vague de nouveaux joueurs, le confinement et une série populaire, le Jeu de la dame sur Netflix, la plateforme n° 1 des échecs Chess.com franchit aujourd'hui le cap symbolique des 200 millions de membres. Un immense succès qui se compare à des jeux comme League of Legends.

Derrière l’anecdote amusante se cache pourtant un phénomène bien réel : l’explosion de la pratique des échecs numériques et l’apparition de comportements parfois proches de l’addiction.

Quand la passion des échecs devient envahissante : 2 millions de joueurs actifs chaque mois en France

Les échecs n’ont jamais été aussi populaires. Entre les confinements, le succès de la série Le Jeu de la dame et l’essor du contenu échiquéen sur YouTube et Twitch, des millions de personnes ont découvert ou redécouvert le jeu.

Aujourd’hui, Chess.com revendique près de deux millions de joueurs actifs mensuels en France. À toute heure du jour ou de la nuit, il est possible de trouver un adversaire en quelques secondes et de lancer une partie depuis son smartphone.

Le problème est que cette facilité d’accès transforme souvent une simple partie en une longue série de parties.

« Encore une dernière partie »

Tous les joueurs connaissent ce phénomène.

Après une victoire, l’envie est forte de continuer sur sa lancée. Après une défaite, on veut immédiatement prendre sa revanche. Dans les deux cas, la conclusion est la même :

« Encore une dernière partie. »

Puis une autre.

Et encore une autre.

Les psychologues appellent cela une boucle de récompense. Chaque victoire procure une satisfaction immédiate. Chaque défaite crée une frustration qui pousse à rejouer. Le résultat est un cycle potentiellement sans fin.

Quand la passion des échecs devient envahissante : une interface conçue pour retenir l’utilisateur

Le succès de Chess.com ne repose pas uniquement sur la qualité de son contenu échiquéen.

Comme de nombreuses applications modernes, la plateforme utilise différents mécanismes destinés à favoriser l’engagement :

  • notifications régulières ;
  • suivi du classement Elo ;
  • défis quotidiens ;
  • séries de connexion ;
  • puzzles à résoudre ;
  • suggestions automatiques de nouvelles parties.

À peine une rencontre terminée, un nouveau bouton apparaît pour recommencer immédiatement. Aucun temps mort, aucune pause naturelle.

Cette mécanique rappelle celle des réseaux sociaux ou des jeux vidéo mobiles : l’objectif est de rendre le retour sur la plateforme aussi simple et fréquent que possible.

Le piège du classement Elo

Les joueurs d’échecs possèdent une faiblesse particulière : leur Elo.

Contrairement à d’autres loisirs, les échecs offrent une mesure précise de la progression. Chaque partie modifie légèrement ce chiffre qui devient rapidement une obsession pour certains.

Perdre 20 points peut gâcher une soirée.

En gagner 30 procure parfois une satisfaction disproportionnée.

Cette quête permanente du classement pousse de nombreux joueurs à enchaîner les parties bien au-delà de ce qu’ils avaient prévu.

Une addiction différente des autres

Faut-il pour autant parler d’addiction ?

La question est complexe.

Contrairement aux jeux d’argent, les échecs développent la concentration, la mémoire, la réflexion stratégique et la prise de décision. Ils constituent l’un des loisirs intellectuels les plus enrichissants qui soient.

Cependant, même une activité bénéfique peut devenir problématique lorsqu’elle envahit l’ensemble de la vie quotidienne.

Lorsque les parties remplacent les conversations, perturbent le sommeil ou prennent systématiquement le dessus sur les relations personnelles, il devient légitime de s’interroger.

Comment garder une pratique saine ?

La bonne nouvelle est qu’il existe plusieurs solutions simples :

  • fixer une durée maximale de jeu ;
  • désactiver certaines notifications ;
  • privilégier des parties longues plutôt qu’une succession de blitz ;
  • consacrer du temps à l’étude plutôt qu’à l’enchaînement de parties ;
  • instaurer des moments sans téléphone.

L’objectif n’est pas de jouer moins, mais de jouer mieux.

Quand la passion des échecs devient envahissante, les échecs méritent mieux que le doomscrolling

Les réseaux sociaux ont popularisé le terme « doomscrolling », cette habitude consistant à faire défiler son écran sans fin.

On pourrait presque parler aujourd’hui de « doomchessing » : une succession ininterrompue de parties rapides jouées par réflexe plutôt que par plaisir.

Pourtant, les échecs sont à l’opposé de cette logique. Ils invitent à ralentir, réfléchir et prendre le temps de construire des plans.

Le véritable défi n’est donc pas de gagner une partie supplémentaire.

Le véritable défi est peut-être de savoir quand s’arrêter.

Et cela, même les meilleurs joueurs du monde ont parfois du mal à l’apprendre.


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