Peut-on « tuer » les échecs ?

La chaîne YouTube Lux, animée par un jeune passionné d’échecs d’à peine 17 ou 18 ans, connaît aujourd’hui un succès grandissant auprès de la communauté échiquéenne. Parmi ses vidéos les plus marquantes figure une réflexion publiée alors qu’il n’avait que 16 ans. Il s’agit d’une question à la fois provocatrice et fascinante, essentielle pour comprendre les limites théoriques du jeu d’échecs. La question posée par Lux : Peut-on « tuer » les échecs ? a attiré notre curiosité.

Peut-on « tuer » les échecs ?

Derrière ce titre volontairement accrocheur se cache en réalité une interrogation beaucoup plus profonde : est-il possible de résoudre complètement le jeu d’échecs ? Autrement dit, pourrait-on un jour connaître à l’avance toutes les parties possibles ? En outre, pourrait-on déterminer avec certitude le résultat de n’importe quelle position ?

Cette idée n’est pas nouvelle. Certains jeux plus simples ont déjà été résolus mathématiquement. C’est notamment le cas du morpion ou encore du puissance 4, dont on connaît désormais la stratégie parfaite. Si deux joueurs jouent de manière optimale, le résultat final est connu à l’avance. Mais les échecs représentent un défi d’une tout autre ampleur.

Pour « tuer » les échecs au sens théorique du terme, il faudrait être capable de répertorier et d’analyser absolument toutes les parties possibles sans aucune exception. Une fois cette connaissance acquise, chaque position posséderait une réponse parfaite. Par conséquent, le jeu perdrait une grande partie de son mystère

C’est ici qu’intervient une statistique devenue célèbre : le nombre de Shannon.

Peut-on « tuer » les échecs ?

Dans les années 1950, le mathématicien Claude Shannon estima que le nombre total de parties d’échecs possibles était d’environ 10^120. Ce nombre est si gigantesque qu’il dépasse largement tout ce que l’esprit humain peut réellement concevoir. À titre de comparaison, les scientifiques estiment souvent que le nombre d’atomes présents dans l’univers observable est de l’ordre de 10^80. Le nombre de parties d’échecs possibles est donc immensément supérieur.

Face à une telle quantité, une première conclusion s’impose : aucun être humain ne pourra jamais mémoriser toutes les parties possibles. Mais qu’en est-il des ordinateurs et de l’intelligence artificielle ?

La réponse est également négative. Même les supercalculateurs les plus puissants actuels sont incapables de stocker ou d’analyser l’ensemble de ces positions. Les progrès de l’informatique sont impressionnants, mais ils restent dérisoires face à une complexité aussi extrême.

Peut-on « tuer » les échecs ? Une approche en rétro analyse

Cependant, certaines méthodes permettent d’explorer une partie de cet univers gigantesque. Parmi elles figure la rétro analyse. Cette technique consiste à partir des positions finales connues — mat, pat ou autre situation de partie nulle — puis à remonter progressivement les coups qui auraient pu y conduire. Plutôt que d’avancer depuis la position initiale, on travaille à rebours.

Cette approche a permis la création des célèbres tablebases, d’immenses bases de données contenant toutes les positions possibles pour un nombre limité de pièces. Grâce à elles, les ordinateurs connaissent parfaitement certaines finales et peuvent jouer ces positions sans la moindre erreur. D’ailleurs, dans certains cas, ces bases permettent même de prévoir des séquences de plusieurs centaines de coups menant inévitablement à un résultat déterminé.

Mais alors, si l’on ne peut pas résoudre les échecs, peut-on au moins estimer le temps nécessaire pour y parvenir ?

C’est précisément l’expérience intellectuelle menée par Lux et son équipe. En s’appuyant sur les performances actuelles des tablebases et sur le temps nécessaire pour calculer certaines finales, ils ont tenté d’extrapoler le temps qu’il faudrait pour analyser l’ensemble des parties d’échecs possibles.

Le résultat est vertigineux : environ 31,7 trillions d’années. En notation française longue, cela correspond à près de 31 700 milliards de milliards d’années. Pour mesurer l’ampleur de ce chiffre, rappelons que l’âge actuel de l’univers est estimé à seulement 13,8 milliards d’années.

Autrement dit, même si nous commencions aujourd’hui à calculer toutes les parties possibles avec des technologies comparables aux meilleures dont nous disposons actuellement, l’univers aurait disparu depuis une durée inconcevable avant que le calcul ne soit achevé.

Conclusion sur la question : Peut-on « tuer » les échecs ?

En définitive, la question « Peut-on tuer les échecs ? » reçoit aujourd’hui une réponse claire : non, du moins pas avec les connaissances et les moyens technologiques dont dispose l’humanité.

Les échecs demeurent un jeu d’une richesse presque infinie, dont la complexité dépasse encore largement les capacités des ordinateurs les plus avancés. C’est précisément cette profondeur qui explique pourquoi, après plus de quinze siècles d’existence, le jeu continue de fasciner les joueurs, les mathématiciens et les chercheurs en intelligence artificielle. Tant que cette immensité restera hors de portée, les échecs conserveront leur mystère, leur créativité et leur caractère inépuisable.

Petite précision : le chiffre de 10^120 correspond au nombre approximatif de parties légales possibles (le nombre de Shannon), mais le nombre de positions possibles est différent et généralement estimé autour de 10^43 à 10^50 selon les critères retenus.


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