Deep Blue face au champion du monde

En mai 1997, l’histoire des échecs bascule. Pour la première fois, un ordinateur parvient à battre un champion du monde en match. Son nom : Deep Blue. Derrière cette victoire historique se cache plus d’une décennie de recherches, d’améliorations technologiques et de confrontations entre l’intelligence humaine et la puissance de calcul des machines. Deep Blue face au champion du monde.

Deep Blue face au champion du monde

De ChipTest à Deep Blue

L’histoire commence en 1985, à l’université américaine de Carnegie-Mellon. Un groupe d’étudiants conçoit ChipTest, un ordinateur spécialisé dans le jeu d’échecs.

Son principe est déjà révolutionnaire : après chaque coup, la machine analyse la position et explore les différentes possibilités offertes par l’échiquier. Sa puissance lui permet alors de calculer jusqu’à 50 000 coups potentiels par seconde.

Deux ans plus tard, en 1987, ChipTest bénéficie d’importantes améliorations. Sa vitesse de calcul est multipliée par dix et atteint environ 500 000 coups par seconde. La machine remporte cette même année le championnat nord-américain d’échecs des ordinateurs, confirmant le potentiel de cette nouvelle génération de programmes.

Deep Thought : la machine commence à battre les humains

En 1988, les chercheurs travaillent avec IBM sur une nouvelle version de la machine, baptisée Deep Thought, littéralement « pensée profonde ».

Cette fois, l’ordinateur dépasse les 700 000 coups calculés par seconde.

Deep Thought franchit alors une nouvelle étape dans l’histoire de l’informatique : il devient le premier ordinateur à battre un joueur de très haut niveau, le grand maître danois Bent Larsen.

Mais le véritable défi reste encore à relever : affronter le champion du monde.

En 1989, Deep Thought rencontre ainsi Garry Kasparov, alors au sommet de la hiérarchie mondiale. Le champion du monde ne laisse aucune chance à la machine et remporte les deux parties.

L’homme semble encore conserver une nette longueur d’avance.

1996 Deep Blue face au champion du monde : Kasparov résiste

Les recherches se poursuivent et Deep Thought devient progressivement Deep Blue en 1993.

IBM et les chercheurs de Carnegie-Mellon continuent d’améliorer la machine, qui va finalement obtenir une nouvelle chance face à Kasparov.

Du 10 au 17 février 1996, les deux adversaires disputent un match en six parties.

Cette fois, l’ordinateur réussit à battre le champion du monde à une reprise. Kasparov remporte toutefois deux parties et les trois autres se terminent par la nulle.

Score final : Kasparov 4 – 2 Deep Blue.

L’ordinateur a perdu le match, mais quelque chose a changé : une machine est désormais capable de battre le meilleur joueur humain sur une partie.

Le monde des échecs comprend que la revanche sera inévitable.

Mai 1997 Deep Blue face au champion du monde : le jour où la machine entre dans l’histoire

Un peu plus d’un an plus tard, Garry Kasparov et Deep Blue se retrouvent.

Du 3 au 11 mai 1997, ils disputent un nouveau match en six parties.

Cette fois, l’ordinateur franchit le dernier obstacle.

Deep Blue remporte deux parties, Kasparov une seule, tandis que les trois autres parties se terminent par la nulle.

Deep Blue gagne donc le match 3,5 à 2,5.

La performance est historique : pour la première fois, un ordinateur vient de battre un champion du monde humain dans un match.

L’exploit ne repose pas sur une prétendue « intuition » comparable à celle d’un grand maître. La force de Deep Blue repose notamment sur sa capacité à examiner un nombre gigantesque de variantes et à sélectionner les coups qu’il juge les plus favorables.

La puissance de calcul devient ainsi une nouvelle arme dans le jeu d’échecs.

Deep Blue face au champion du monde : une révolution qui dépasse les échecs

La victoire de Deep Blue ne constitue pourtant que le début d’une nouvelle histoire.

Les années suivantes vont montrer que les progrès de l’intelligence artificielle concernent également d’autres jeux considérés comme difficiles pour les machines.

2011 : Watson domine Jeopardy!

En 2011, IBM présente Watson, une intelligence artificielle capable de participer au célèbre jeu télévisé américain Jeopardy!

Watson affronte les deux plus grands champions du programme et remporte la compétition.

La performance démontre que les progrès de l’intelligence artificielle ne concernent plus uniquement les jeux reposant sur des règles parfaitement définies comme les échecs.

2016 : AlphaGo bat Lee Sedol

En 2016, une nouvelle étape majeure est franchie.

AlphaGo, développé par DeepMind, une entreprise appartenant à Google, affronte le champion sud-coréen de go Lee Sedol.

La machine s’impose dans le match.

Le résultat est particulièrement marquant pour les chercheurs en intelligence artificielle : le go possède un nombre de possibilités considérablement supérieur à celui des échecs et a longtemps été considéré comme un défi majeur pour les ordinateurs.

2018 : AlphaZero apprend seul

En 2018, DeepMind présente AlphaZero, une intelligence artificielle capable de jouer notamment aux échecs.

Son fonctionnement marque une nouvelle rupture.

Après avoir reçu les règles de base du jeu, AlphaZero joue des milliers de parties contre lui-même et progresse grâce à cette expérience, sans dépendre d’une intervention humaine pour lui fournir des parties modèles.

L’ordinateur ne se contente donc plus de reproduire une expertise humaine : il peut développer ses propres stratégies à partir de l’apprentissage par l’expérience.

2019 : Pluribus et le bluff au poker

En 2019, des chercheurs de Carnegie-Mellon, en collaboration avec Facebook, présentent Pluribus, une intelligence artificielle spécialisée dans le poker.

La machine parvient à battre plusieurs joueurs humains.

La difficulté est différente de celle des échecs : au poker, les joueurs ne connaissent pas toutes les informations disponibles à leurs adversaires.

Pluribus est notamment capable d’adopter des comportements qui ressemblent au bluff, en misant alors même que sa main n’est pas particulièrement favorable.

Deep Blue face au champion du monde. De Deep Blue à l’intelligence artificielle moderne

L’histoire de Deep Blue illustre donc une transformation majeure.

En 1985, une machine commence à explorer des milliers de variantes.

En 1997, elle bat le champion du monde.

Puis les intelligences artificielles progressent dans des domaines toujours plus complexes : compréhension du langage, jeux à information imparfaite, apprentissage autonome et stratégie.

Mais les échecs occupent une place particulière dans cette histoire.

Ils ont constitué l’un des premiers grands laboratoires permettant de confronter directement la puissance de calcul des machines à la capacité de réflexion humaine.

Deep Blue face au champion du monde

Deep Blue n’a pas simplement gagné une partie contre Garry Kasparov.

Il a symbolisé le moment où l’ordinateur est passé du statut d’adversaire expérimental à celui de véritable partenaire incontournable du monde des échecs.

Aujourd’hui, les joueurs utilisent quotidiennement des moteurs d’analyse capables de calculer des positions à un niveau inaccessible aux humains. Les ordinateurs servent à préparer les ouvertures, analyser les parties, rechercher des erreurs et découvrir de nouvelles idées.

La question n’est donc plus de savoir si l’ordinateur peut jouer aux échecs.

Deep Blue y a répondu en 1997.

La question est désormais de savoir ce que les humains peuvent apprendre des machines… et jusqu’où cette collaboration entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle pourra nous conduire.


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