Et, si le jeu d’échecs devenait un véritable laboratoire d’apprentissage ? À Lyon, l’ECAM LaSalle (École d’Arts et Métiers) propose depuis 2019 un parcours sport-études qui permet à des joueurs d’échecs de haut niveau de poursuivre une formation d’ingénieur tout en continuant leur progression sportive. Cette initiative illustre une question qui intéresse de nombreux enseignants et responsables éducatifs : comment mobiliser les échecs au service de la formation des jeunes, sans confondre les compétences exercées sur l’échiquier et la réussite scolaire ? Zoom sur les échecs à l’école.

L’expérience de l’ECAM mérite l’attention. Elle invite à réfléchir à la concentration, au raisonnement, à la prise de décision et à la persévérance. Mais elle rappelle aussi qu’un projet éducatif doit être pensé, accompagné et évalué pour produire les effets attendus.
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1. À l’ECAM, un parcours pour concilier études d’ingénieur et échecs de haut niveau : la section échecs de l’ECAM

Créée en 2019, la filière sport-études échecs de l’ECAM LaSalle, à Lyon, a été conçue pour des joueurs de haut niveau souhaitant poursuivre des études d’ingénieur. Le dispositif s’appuie sur des partenariats avec le Pôle social et éducatif du jeu d’échecs (PSEJE) et le Lyon Olympique Échecs (LOE).
L’objectif est de permettre aux étudiants de mener de front deux projets exigeants : réussir leur formation académique et continuer à progresser dans leur discipline. Le parcours s’inscrit dans les formations d’ingénieur ECAM Arts et Métiers et ECAM Engineering, proposées respectivement en français et en anglais.
L’article publié par Le Progrès le 12 octobre 2026 décrit une section réunissant cinq élèves, venus de différentes régions de France, et encadrés par Frédéric Astolfi, du Lyon Olympique Échecs, et Emmanuel Wolff, de l’ECAM.
Les échecs à l’école
Cette organisation présente un intérêt pédagogique : elle reconnaît qu’une ambition sportive élevée nécessite un environnement adapté, capable de tenir compte des contraintes de la formation et de la compétition.
L’établissement ne se contente pas d’accueillir des joueurs. Il cherche à rendre compatibles deux engagements de long terme, qui exigent chacun du travail personnel, de la régularité et une capacité à gérer les priorités.
Les résultats sportifs apportent un éclairage concret. En avril 2025, l’équipe de l’ECAM composée d’Hugo Lux de Melo, Emilio Profili et Baptiste Roux a remporté le classement par équipes du Championnat de France universitaire d’échecs, organisé au Havre, parmi 129 participants. Quelques jours plus tard, le campus lyonnais accueillait le championnat international Henri-Rinck, qui a réuni 136 joueurs de 11 nationalités.
Ces chiffres témoignent de la place occupée par les échecs dans la vie de l’établissement. Ils ne démontrent toutefois pas, à eux seuls, que la pratique du jeu améliore les résultats scolaires. Ils montrent avant tout qu’un parcours associant études supérieures et pratique échiquéenne intensive peut s’inscrire dans un projet institutionnel structuré.
Sources : Le Progrès, 12 octobre 2026 ; ECAM LaSalle, ouverture du parcours sport-études échecs ; ECAM LaSalle, bilan du championnat Henri-Rinck 2025.
2. Pourquoi les échecs constituent-ils un outil pédagogique intéressant ?

Une partie d’échecs est une succession de décisions prises dans un environnement régi par des règles précises. Pour jouer, l’élève doit observer une situation, envisager plusieurs possibilités, anticiper leurs conséquences et choisir une action.
Cette activité mobilise plusieurs compétences utiles dans les apprentissages.
Le raisonnement logique et la résolution de problèmes
Face à une position, le joueur formule des hypothèses : si je joue ce coup, quelle sera la réponse de mon adversaire ? Quelles conséquences dois-je anticiper ? Existe-t-il une solution plus efficace ?
Cette démarche présente des similitudes avec la résolution d’un problème mathématique. Il faut analyser les données, identifier les contraintes, explorer des solutions et vérifier leur cohérence.
En classe, l’enseignant peut exploiter cette proximité en demandant aux élèves de justifier leurs choix plutôt que de rechercher uniquement la bonne réponse. L’intérêt pédagogique réside alors autant dans le raisonnement que dans le résultat.
L’attention et la mémoire de travail
Une partie demande de suivre les pièces, de repérer les menaces et de conserver à l’esprit plusieurs éléments d’une position. Une distraction peut conduire à oublier une menace ou à laisser une pièce sans protection.
Les échecs fournissent ainsi des situations concrètes pour travailler l’attention et la gestion de plusieurs informations. Il faut cependant distinguer cette mobilisation pendant le jeu d’une amélioration générale et durable de la mémoire ou de la concentration dans toutes les matières scolaires.
L’anticipation et la prise de décision
Le joueur ne peut pas se contenter de réagir au coup adverse. Il doit envisager les réponses possibles et évaluer les conséquences de ses propres décisions.
Cette logique peut être rapprochée de la démarche scientifique : formuler une hypothèse, examiner ses conséquences, la confronter à la situation et la réviser si nécessaire.
Elle permet aussi de discuter d’une question fondamentale en éducation : comment apprendre à décider lorsque l’on ne dispose pas de toutes les informations ?
La gestion de l’erreur et des émotions
Une partie perdue peut devenir une occasion d’apprentissage. L’élève peut revenir sur un coup, identifier une erreur de calcul et rechercher une autre solution.
À condition que l’encadrement valorise l’analyse plutôt que la seule victoire, le jeu offre un cadre pour apprendre à accepter une erreur, à écouter une critique et à recommencer.
Ces situations peuvent nourrir le travail sur la persévérance et la maîtrise de soi. Elles ne garantissent cependant pas que ces comportements se transféreront automatiquement à la vie quotidienne ou aux apprentissages scolaires.
3. Ce que disent réellement les recherches scientifiques
Les échecs bénéficient d’une réputation favorable dans le monde éducatif. Mais que montrent les études lorsqu’on mesure leurs effets sur les résultats scolaires ?
Une méta-analyse aux résultats encourageants, mais prudents
En 2016, Giovanni Sala et Fernand Gobet ont publié dans Educational Research Review une méta-analyse consacrée au transfert des bénéfices de l’apprentissage des échecs vers les compétences cognitives et scolaires.
Les chercheurs ont examiné 24 études, représentant 40 estimations d’effets et plus de 5 000 participants au total. Ils ont relevé un effet global modéré, avec des résultats plus favorables en mathématiques qu’en lecture.
Leur analyse souligne néanmoins une limite importante : les études disponibles ne reposaient pas toutes sur des protocoles suffisamment robustes pour écarter les effets liés à la motivation, aux attentes des participants ou à d’autres différences entre groupes.
En d’autres termes, les résultats étaient prometteurs, mais ne permettaient pas de conclure définitivement à un effet causal des échecs sur la réussite scolaire.
Une expérimentation à grande échelle tempère les espoirs

En 2018, une étude publiée dans le Journal of Human Resources par John Jerrim et ses coauteurs a évalué un programme d’apprentissage des échecs en Angleterre dans le cadre d’un essai contrôlé randomisé portant sur plus de 4 000 enfants.
Les chercheurs n’ont pas constaté d’effet significatif de l’enseignement des échecs sur les résultats des élèves en mathématiques, en lecture ou en sciences.
Ce résultat est important : il montre que les bénéfices intuitivement associés au jeu ne se traduisent pas nécessairement par une amélioration mesurable des performances scolaires.
Il ne signifie pas que les échecs n’ont aucun intérêt éducatif. Il invite plutôt à préciser les objectifs recherchés et à évaluer les effets de chaque dispositif au lieu de considérer le transfert des compétences comme automatique.
Les échecs à l’école : quelle conclusion en tirer pour les établissements ?
Ces deux travaux conduisent à une position équilibrée.
Les échecs mobilisent réellement des activités de raisonnement, d’anticipation et de décision. Ils peuvent constituer un support pédagogique motivant, notamment pour faire réfléchir les élèves à leurs stratégies et à leurs erreurs.
En revanche, les preuves d’une amélioration systématique des résultats scolaires restent limitées et nuancées. Un établissement ne devrait donc pas présenter les échecs comme une méthode dont l’efficacité académique serait garantie.
Le véritable enjeu consiste à construire des activités qui relient explicitement le jeu aux apprentissages visés, puis à vérifier si ces activités produisent les effets attendus.
Sources scientifiques : Sala et Gobet, 2016, Educational Research Review ; Jerrim et al., 2018, Journal of Human Resources — étude contrôlée randomisée.
4. Comment s’inspirer de l’ECAM dans une école ou un établissement scolaire ?
Le modèle de l’ECAM s’adresse à des étudiants de l’enseignement supérieur ayant déjà un niveau échiquéen élevé. Il ne peut donc pas être transposé tel quel à une école primaire ou à un collège.
En revanche, plusieurs principes peuvent inspirer des projets adaptés à d’autres publics.
Première étape : définir les objectifs pédagogiques
Avant d’acheter des échiquiers ou de programmer des séances, l’équipe éducative doit déterminer ce qu’elle souhaite travailler.
Les objectifs peuvent porter sur la résolution de problèmes, la verbalisation du raisonnement, la compréhension des règles, la coopération ou la capacité à analyser une erreur.
Des objectifs précis facilitent ensuite la conception des activités et leur évaluation.
Deuxième étape : construire des activités adaptées
Voici trois exemples d’activités accessibles.
- En mathématiques : utiliser les coordonnées des cases, les déplacements des pièces ou les symétries de l’échiquier pour travailler le repérage spatial et certaines notions géométriques.
- En résolution de problèmes : proposer une position simple et demander aux élèves d’imaginer plusieurs coups, d’argumenter leurs choix et de comparer les solutions.
- En compétences psychosociales : organiser une partie suivie d’un échange où chaque joueur explique une décision, reconnaît une erreur et identifie ce qu’il pourrait essayer différemment.
L’important est de faire expliciter le lien entre l’activité échiquéenne et la compétence travaillée. Sans ce travail de mise en relation, le transfert vers une autre situation ne doit pas être présumé.
Troisième étape : associer les bons partenaires
Un projet peut s’appuyer sur les enseignants, un club local, un animateur formé ou un partenaire fédéral. En France, le programme Class’Échecs, porté par la Fédération française des échecs avec le soutien de l’Éducation nationale, propose des ressources et un cadre pour développer la pratique en école primaire.
L’établissement doit également prévoir un créneau régulier, du matériel accessible et un encadrement adapté à l’âge et au niveau des élèves.
Quatrième étape : évaluer les effets sans tirer de conclusions hâtives
Une évaluation simple peut associer des observations de classe, des productions d’élèves et des exercices en lien avec les objectifs définis.
Les enseignants peuvent examiner, par exemple, si les élèves justifient mieux leurs choix, repèrent plus facilement les contraintes d’un problème ou progressent dans l’analyse de leurs erreurs.
Il convient toutefois de distinguer une amélioration observée pendant les séances d’un transfert vers les résultats scolaires. Pour démontrer ce dernier, il faudrait une évaluation plus rigoureuse, prenant en compte l’évolution des élèves et, si possible, un groupe de comparaison.
5. La section échecs de l’ECAM, une invitation à expérimenter et à partager les pratiques
La section sport-études de l’ECAM LaSalle illustre une ambition forte : permettre à des étudiants de poursuivre une formation exigeante tout en développant leur pratique des échecs au plus haut niveau.
Son expérience rappelle qu’un projet cohérent repose sur un cadre institutionnel, un accompagnement et des objectifs clairement définis. Elle ouvre aussi une réflexion plus large sur les usages éducatifs d’un jeu qui oblige à observer, raisonner, anticiper et assumer ses décisions.
Pour les enseignants et responsables éducatifs, l’enjeu n’est pas de faire des échecs une solution miracle à la réussite scolaire. Il est de déterminer comment les intégrer intelligemment à un projet pédagogique, pour quels élèves, avec quels objectifs et selon quelles modalités d’évaluation.
Et vous, quelle place les échecs pourraient-ils occuper dans votre établissement ? Avez-vous déjà mis en place un club, des ateliers en classe ou un partenariat avec un club local ? Quels résultats avez-vous observés, et quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Partagez vos expériences et vos questions : le dialogue entre enseignants, chefs d’établissement, chercheurs et acteurs du monde échiquéen est indispensable pour faire progresser les pratiques et mieux comprendre ce que les échecs peuvent apporter à l’éducation.
Sources et bibliographie commentée concernant les échecs à l’école.
- Cyril Lestage, Le Progrès, 12 octobre 2026 — « À l’ECAM, une section échecs forme au plus haut niveau de la discipline ».
Lire l’article.
Source journalistique principale pour présenter la section, son encadrement et les élèves concernés. L’article est partiellement accessible sans abonnement. - ECAM LaSalle, 14 février 2019 — « Ouverture d’un parcours Sport Études Échecs ».
Lire la publication officielle.
Présente la création du parcours, ses objectifs et son articulation avec les formations d’ingénieur. - ECAM LaSalle, 24 avril 2025 — « Quand stratégie rime avec ingénierie : les échecs au cœur du campus ECAM LaSalle ».
Lire la publication officielle.
Fournit des données sur le tournoi Henri-Rinck de 2025, la filière sport-études et les résultats universitaires des élèves-ingénieurs. - Ministère de l’Éducation nationale, éduscol — « Introduction du jeu d’échecs à l’École et programme Class’Échecs ».
Consulter les ressources institutionnelles.
Référence utile pour les objectifs pédagogiques, les ressources à destination des enseignants et les possibilités de partenariat avec les clubs. - Giovanni Sala et Fernand Gobet, 2016 — « Do the benefits of chess instruction transfer to academic and cognitive skills? A meta-analysis », Educational Research Review, vol. 18, p. 46-57.
Consulter l’étude scientifique.
Méta-analyse des recherches sur les effets de l’enseignement des échecs sur les compétences cognitives et scolaires. Elle relève des résultats encourageants, tout en soulignant des limites méthodologiques. - John Jerrim et al., 2018 — « Does teaching children how to play cognitively demanding games improve their educational attainment? Evidence from a Randomised Controlled Trial of chess instruction in England », Journal of Human Resources, vol. 53, n° 4, p. 993-1021.
Consulter l’étude via UCL Discovery.
Essai contrôlé randomisé de grande ampleur n’ayant pas détecté d’effet significatif sur les résultats en mathématiques, en lecture ou en sciences. Cette étude est essentielle pour nuancer les affirmations relatives au transfert scolaire.










