L’innovation pédagogique tient parfois sur 64 cases. À l’ISTEC, l’apprentissage des échecs a trouvé sa place en Bachelor et en Programme Grande École. L’ambition présentée par Éric Le Deley : exercer l’attention, la rigueur et l’anticipation, tout en ouvrant une autre porte vers la stratégie. Zoom sur les cours d’échecs à l’ISTEC !
Et si une partie d’échecs devenait le point de départ d’un cours de management ? Devant un échiquier, impossible de tout faire à la fois. Il faut observer, choisir une priorité, engager ses ressources et tenir compte de la réponse adverse. Une expérience concrète pour interroger sa manière de décider.
Dans une interview de Xerfi Canal diffusée en 2023, menée par Jean-Philippe Denis, Éric Le Deley, alors présenté comme directeur académique de l’ISTEC Business School, expliquait pourquoi l’école avait rendu les cours d’échecs obligatoires dans ses programmes Bachelor et Grande École.

Le site officiel de l’établissement présente aussi un séminaire « Échecs & Mat ! », consacré à l’apprentissage du jeu et au développement de savoir-faire et de qualités personnelles.
Des échiquiers pour faire entrer la stratégie dans le quotidien
L’idée, raconte Éric Le Deley, vient d’un professeur qui propose de faire jouer les étudiants. L’école installe alors des échiquiers dans ses locaux, jusque dans la salle des enseignants, et intègre des cours obligatoires aux deux programmes.
Cette double démarche mérite l’attention. Les cours donnent des repères aux débutants ; la pratique informelle offre des occasions de les utiliser. On apprend les règles, puis on découvre combien une même position peut susciter de questions.
Pour Éric Le Deley, la formation en école de commerce dépasse l’acquisition des disciplines de gestion. Elle doit également contribuer à construire des adultes capables de comprendre leur environnement et d’y prendre leur place. Les échecs entrent dans cette ambition culturelle et éducative.
Concentration, rigueur, anticipation : des objectifs à travailler avec les cours d’échecs à l’ISTEC
L’interview met en avant plusieurs qualités recherchées : concentration, mémoire, attention, rigueur et anticipation.
Sur l’échiquier, ces intentions prennent une forme très concrète. Avant de déplacer une pièce, le joueur peut apprendre à se poser trois questions : que menace mon adversaire ? Qu’est-ce que mon coup améliore ? Quelle réponse pourrait remettre mon idée en cause ?
Pour un débutant, progresser commence souvent par cette pause de quelques secondes. Regarder l’ensemble de la position évite de se précipiter sur une occasion séduisante mais trompeuse.
Ces qualités constituent ici des objectifs pédagogiques annoncés. L’interview ne fournit pas d’évaluation permettant de mesurer leur progression chez les étudiants ni leur transfert vers le travail. Le rapprochement avec le management gagne donc à être discuté et explicité après la partie.
Trois principes stratégiques à explorer sur 64 cases
Éric Le Deley rapproche les échecs de trois principes qu’il rattache à Foch : la concentration des forces, l’économie des moyens et la liberté d’action. Voici comment les mettre à portée d’un joueur débutant.
Concentrer ses forces : faire coopérer les pièces
Une dame lancée seule à l’attaque peut se retrouver sans soutien. Une tour, un fou et une dame qui visent un même secteur créent, au contraire, des menaces difficiles à parer.
La question utile devient : quelles pièces peuvent contribuer au même objectif ?
Dans un projet collectif, cette image invite à examiner la coordination des compétences et la clarté des priorités. Un objectif partagé ne suffit pas : encore faut-il que les contributions se complètent.
Économiser ses moyens : donner une utilité à chaque action
Aux échecs, déplacer plusieurs fois la même pièce sans nécessité peut laisser les autres au repos. Un coup efficace peut à la fois développer une pièce, protéger une case et préparer une menace.
L’économie des moyens n’interdit pas le sacrifice. Elle invite à vérifier ce que l’on obtient en échange de ce que l’on engage.
Pour un futur manager, la discussion peut porter sur les efforts dispersés, les tâches redondantes ou les ressources mobilisées sans objectif assez précis. L’enjeu consiste à chercher une meilleure contribution de chaque action.
Préserver sa liberté d’action : garder des possibilités
Une pièce enfermée peut avoir une grande valeur théorique et très peu d’utilité immédiate. Ouvrir une ligne ou ménager une case de repli peut lui rendre son influence.
De même, une décision professionnelle mérite d’être examinée sous l’angle des options qu’elle préserve. Quelles marges restera-t-il si les circonstances changent ? Quel engagement deviendrait difficile à modifier ?
La métaphore a ses limites : une entreprise réunit des personnes, des intérêts et des incertitudes que les règles de l’échiquier ne reproduisent pas. Elle reste féconde pour apprendre à formuler de meilleures questions.
Cours d’échecs à l’ISTEC : un langage commun et une rencontre inattendue
Éric Le Deley souligne également la capacité du jeu à rapprocher les étudiants internationaux. Une fois les règles partagées, une partie peut commencer malgré une maîtrise encore hésitante du français.
Ainsi, les échiquiers deviennent ainsi des lieux de rencontre entre étudiants et enseignants. Dans l’entretien, il évoque aussi un tournoi prévu avec les diplômés, destiné à créer des échanges entre générations. Cette annonce appartient au contexte de l’interview, et non à un calendrier actuel.
L’anecdote la plus marquante concerne un étudiant venu passer un entretien d’embauche. Apercevant un échiquier dans le bureau du recruteur, il engage la conversation. Une partie commence ; il obtient ensuite le poste.
Ce récit rapporté ne démontre pas que le jeu a déterminé le recrutement. Il illustre en revanche la façon dont une passion partagée peut ouvrir un dialogue inattendu.
À vous de jouer : trois pièces, un même objectif
Pour expérimenter cette coopération, revenons à une partie authentique jouée à Paris en 1858 : Paul Morphy contre le duc de Brunswick et le comte Isouard, associés avec les noirs. Cette célèbre « partie de l’Opéra » est choisie ici pour sa valeur pédagogique ; elle n’est pas présentée comme un exercice utilisé à l’ISTEC.
Nous sommes après 15…Cxd7. Les blancs disposent d’une dame en b3, d’une tour en d1 et d’un fou en g5. Le roi noir est resté en e8.
Les blancs jouent : trouvez un mat en deux coups. Comment la dame peut-elle permettre à la tour et au fou de conclure l’attaque ?

Indice : comment coordonner vos pièces ?
Votre tour aimerait atteindre d8, mais le cavalier noir en d7 lui barre la route. Cherchez un échec de dame qui oblige ce cavalier à quitter la colonne d. Regardez aussi quelles cases le fou blanc en g5 contrôle autour du roi noir.
Solution : découvrir le mat en deux coups
16. Db8+ ! Cxb8 17. Td8#
La dame se sacrifie en b8 et donne échec au roi e8 sur la huitième rangée.
16…Cxb8
est la seule réponse légale. Le roi ne peut ni fuir ni être protégé par une autre interposition.En prenant la dame, le cavalier quitte d7 et libère la colonne d. La tour peut alors jouer 17.Td8, échec et mat.
La tour contrôle d7 et la huitième rangée. Le fou g5 contrôle e7. Les cases f7 et f8 sont occupées par les propres pièces noires ; le roi ne peut pas prendre la tour en d8, protégée par le fou g5 sur la diagonale g5-f6-e7-d8. Aucune pièce noire ne peut capturer la tour ni interrompre l’échec.
À retenir :
la dame détourne le défenseur, la tour porte l’attaque finale et le fou protège la tour tout en fermant une fuite. La force vient de la coopération des pièces.Notation : D = dame, C = cavalier, T = tour, + = échec, # = mat.
Cours d’échecs à l’ISTEC : transformer une partie en apprentissage
Après la résolution, une question permet de dépasser la seule recherche du bon coup : pourquoi ces pièces sont-elles efficaces ensemble ?
Pour un enseignant ou un formateur, on peut prolonger l’exercice par un échange en binôme. L’un explique la combinaison ; l’autre vérifie les réponses possibles du camp adverse. Tous deux reformulent ensuite le principe de coordination avec leurs propres mots.
Ce prolongement est une proposition d’Échecs & Stratégie, et non une description du dispositif de l’ISTEC. Son intérêt est de rendre le raisonnement visible : observer, proposer, vérifier, expliquer.
L’initiative présentée par Éric Le Deley rappelle qu’une innovation pédagogique peut naître d’un objet familier. Avec un objectif clair et un débriefing attentif, un échiquier devient un terrain d’exploration de nos décisions.
Et vous, quelle compétence aimeriez-vous faire travailler à vos étudiants ou à vos équipes autour d’une partie d’échecs ?
Rejouer la partie complète
Séminaire “Echecs & Mat !” à l’ISTEC
L’objectif de ce séminaire est d’apprendre – de manière ludique – à jouer aux échecs en développant les savoirs-êtres (volonté de vaincre, endurance, logique mathématique, esprit d’analyse …) et savoirs-faire (tactique, ouvertures, finales, mat …).
Sources
- Xerfi Canal, entretien d’Éric Le Deley avec Jean-Philippe Denis, diffusé en 2023
- ISTEC Business School, page « Pédagogie », présentation du séminaire « Échecs & Mat ! »
- Notre offre pour les grandes écoles










